Marche pour l’égalité et contre le racisme : un appel à la conscience nationale

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Mosquée de Paris

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Communiqué Grande Mosquée de Paris el mardi 3 Décembre 2013
La Marche pour l’égalité et contre le racisme en décembre 1983 a représenté un formidable espoir pour toute une génération d’enfants d’immigrés venus du Maghreb de parvenir à l’avènement tant souhaité de l’égalité et de la citoyenneté.
Cet espoir a longtemps porté les attentes de tous ces jeunes nés en France qui se sentaient en décalage avec la société en raison d’un rejet très mal vécu.
Au-delà de la déception qui a pu être ressentie depuis, cet appel à la conscience nationale reste pertinent dans le contexte d’aujourd’hui. Un contexte où les valeurs du vivre ensemble doivent primer sur toutes les tendances qui ont pu amener certaines divergences entre nos concitoyens unis dans une même communauté de destin. Plus que jamais celle-ci doit s’affirmer et lutter sans relâche contre les ferments de la division, de la haine, du mépris et du racisme.
Docteur Dalil BOUBAKEUR
Recteur de l’Institut Musulman de la Mosquée de Paris

La longue marche pour l’égalité des droits et contre le racisme

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Le 3 décembre 1983, la France découvre la diversité de sa jeunesse. Les enfants d’immigrés maghrébins, dits de la «deuxième génération», organisent une marche pacifique de trois semaines, de Marseille à Paris, pour l’égalité des droits et contre le racisme et les violences policières. En affirmant qu’ils sont d’ici et qu’ils vont y rester, ils mettent un terme au mythe du retour entretenu par leurs parents. Selon Bariza Khiari, vice-présidente du Sénat, c’est une manière de revendiquer leur citoyenneté en étant fidèles à la mémoire de leurs pères. La Marche a une historicité de luttes engagées par les parents et grands-parents pour de meilleures conditions de vie et de travail.

La Marche de 1983 – qui s’est inspirée de la lutte des Noirs américains pour les droits civiques et de la philosophie de non-violence popularisée par Gandhi – symbolise la première prise de parole collective des enfants d’immigrés maghrébins. «Cette marche a été un cri contre des situations insupportables», témoigne le père Delorme, au cœur de l’initiative. Le 15 octobre 1983, après de graves émeutes suite à des violences policières et à des crimes racistes, une quinzaine de jeunes du quartier des Minguettes (banlieue lyonnaise), dont le curé Christian Delorme et le pasteur Jean Costil, entament une longue Marche pour l’égalité et contre le racisme qui, rebaptisée Marche des beurs par les médias, est accueillie par 100 000 personnes dans la liesse et l’espoir, à Paris le 3 décembre 1983. Une délégation est reçue à l’Elysée par François Mitterrand, qui accorde alors une carte de séjour de dix ans. Une victoire pour les marcheurs, même si cela ne faisait pas partie de leurs revendications.

Le sociologue Abdellali Hajjat, auteur de La Marche pour l’égalité et contre le racisme (éditions d’Amsterdam), parle d’un «mai 1968 des enfants d’immigrés». «Toute une génération sort de l’invisibilité et revendique sa place», estime pour sa part le sociologue Saïd Bouamama. Mais que reste-t-il de cette «irruption citoyenne» ? Trente ans après, quel souvenir la société française et les Français d’origine maghrébine eux-mêmes gardent-ils ? Quels acquis ? Quel bilan ? Quelles avancées ? La Marche a abouti à un net recul des crimes racistes. Dans les années 1980, le ministère de l’Intérieur avait recensé des violences sans précédent : 225 blessés (dont 187 Maghrébins) et 24 morts (dont 22 Maghrébins). Les peines prononcées pour crime raciste se sont considérablement alourdies. Et ce, dès le jugement de l’affaire Habib Grimzi, jeune Algérien défenestré du train Bordeaux-Vintimille, en novembre 1983, en pleine marche. Deux des trois auteurs du crime, apprentis militaires, avaient été condamnés à la prison à perpétuité. D’anti-arabe, le racisme  bascule vers un racisme antimusulman. En effet, depuis une dizaine d’années, on a progressivement cessé d’identifier les personnes issues de l’immigration maghrébine et leurs descendants en termes ethniques (les Maghrébins, voire les Arabes) pour les identifier en termes religieux. La parole raciste, offensive et sans complexe, se libère.  

Si la situation a aujourd’hui évolué, certaines des revendications de 1983 restent d’actualité, selon le chercheur Abdellali Hajjat, qui a croisé des documents inédits de militants et de personnalités avec les archives encore gardées secrètes des préfets, des renseignements généraux, de la ville de Vénissieux. «En 30 ans, une classe moyenne issue de l’immigration a émergé, mais elle continue à se heurter à un plafond de verre», souligne Abdellali Hajjat.

Selon une enquête du Bureau international du travail (2007), quatre employeurs sur cinq choisissent, à diplôme égal, un candidat d’origine métropolitaine de préférence à un postulant d’origine maghrébine ou noire. Des revendications toujours d’actualité. De fait, en 30 ans, la situation sociale des banlieues et des quartiers sensibles, délaissés par les pouvoirs publics, a continué de se dégrader : chômage, précarité, échec scolaire. «La politique d’intégration a perdu depuis dix ans ses outils, ses crédits, son élan et ses buts», écrivait, en août 2012, Jean-Marc Ayrault au conseiller d’Etat Thierry Tuot, en lui confiant une mission sur le sujet. «La politique de lutte pour l’intégration des immigrés a toujours été un désir ou un regret pour ceux qui l’appellent de leurs vœux, plutôt qu’une réalité», écrivait de son côté M. Tuot dans un document d’étape, et sur une période incluant les deux septennats mitterrandiens. Un rapport final devait voir le jour en novembre.

«Pendant dix ans, on a effectivement beaucoup stigmatisé les banlieues et retiré des moyens au monde associatif», a dit François Lamy, ministre la Ville, à l’AFP. «Mais des engagements forts ont été pris» depuis l’élection à l’Elysée de François Hollande en 2012, a-t-il ajouté, en citant les emplois francs, les emplois d’avenir et les zones de sécurité prioritaires.

«Il y a eu de grands progrès, mais il y a encore des discriminations liées à la condition sociale de ceux qui vivent dans les quartiers les plus populaires. Des discriminations qui peuvent être dues au faciès, au nom d’origine, au quartier d’habitation», nous dit David Assouline, sénateur de Paris et porte-parole du PS. Et d’ajouter qu’«il faut endiguer le chômage, les graves problèmes socioéconomiques qui minent une partie de la jeunesse et pèsent essentiellement comme toujours sur les quartiers populaires» pour souligner qu’un programme en matière de la ville vient d’être adopté par le Parlement, pour que  la justice sociale progresse dans les quartiers.

Très médiatisée à l’époque, la Marche a peu à peu disparu des esprits. Aujourd’hui, seuls deux Français sur dix s’en rappellent. Une proportion qui tombe à un sur dix chez les plus jeunes. De nombreuses initiatives ont toutefois vu le jour  pour le 30e anniversaire (lire ci-dessous). L’égalité de principe, rappelée avec force par la Marche, n’a pas été suivie d’une politique sociale à la hauteur. «Pendant trente ans, j’ai nourri l’espoir que l’égalité soit le chantier permanent de la République (…). Mais aujourd’hui, malgré des avancées certaines, l’inégalité frappe toujours, voire plus encore», écrit Toumi Djaïdja, un des principaux animateurs de la Marche de 1983, qui s’occupe désormais d’une entreprise de services à la personne à Lyon.

Les luttes contre l’exclusion et les discriminations sont des combats qu’il faut encore mener. Les combats que mènent aujourd’hui les militants des quartiers populaires n’ont pas vraiment changé : la lutte contre le racisme et les discriminations, le droit à l’égalité réelle et la lutte contre les violences policières.

Comme les marcheurs de 1983, AC Le Feu, fondée en 2005 après les émeutes de Clichy-sous-Bois, mène campagne pour l’inscription des jeunes sur les listes électorales afin de faire entendre leur voix.  Pour le 30e anniversaire de la Marche, l’association a lancé, le 11 octobre dernier, avec le soutien de la fondation Abbé-Pierre, une «Caravane de la mémoire» (quinze étapes en deux mois) à travers le territoire français, pour transmettre l’histoire et inciter les jeunes à s’investir, notamment en votant «pour faire barrage au FN».

D’autres  associations mènent depuis deux ans campagne contre les contrôles de police discriminatoires, font du lobbying politique auprès des parlementaires pour faire passer des propositions de lois, se battent sur les fronts juridique et médiatique. Et comme le soulignait Mme Taubira, ministre de la Justice, à la clôture, dimanche en fin de journée, du colloque du Sénat sur France-Maghreb/Histoires croisées (lire ci-contre le compte-rendu de Samir Ghezlaoui), «ce rendez-vous du trentième anniversaire de la Marche est raté, pas totalement, mais raté quand même». Et rappelant que la gauche est au pouvoir, elle adresse un message sans ambiguïté au gouvernement dont elle est membre, l’invitant à agir pour «revitaliser la promesse de la République… si la gauche considère qu’il relève encore de ses missions de lutter contre les injustices et les inégalités

 

Marche contre le racisme : une lutte encore nécessaire 30 ans après

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Rédigé par Maria Magassa-Konaté le lundi 11 Novembre 2013

Que reste-t-il de la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ? Saphirnews a voulu savoir quel héritage a laissé cet épisode historique, à l’heure où le racisme se banalise toujours plus dans la société française.


Marche contre le racisme : une lutte encore nécessaire 30 ans après
Le 15 octobre 1983, à Marseille, un groupe prend le départ direction Paris. Ce n’est pas en train ni en voiture que ces jeunes originaires du quartier des Minguettes, à Vénissieux (Rhône), comptent faire leur voyage mais à pied.
Le racisme et les discriminations dont ils sont victimes les ont convaincus d’organiser cette longue Marche non violente à la manière des militants noirs américains des droits civiques des années 1960. Leur leader, Toumi Djaidja, président de l’association SOS Minguettes, a cette idée sur son lit d’hôpital après avoir été victime d’une bavure policière. Parti secourir un adolescent aux prises avec un chien policier, le jeune Toumi se fait tirer dessus par un policier. Révolté face à tant d’injustice, il veut marquer le coup. Son idée de « marche » est partagée par d’autres jeunes de son quartier et soutenue par le prêtre Christian Delorme du diocèse de Lyon.

Un Arabe tué tous les trois jours

Les marcheurs dénoncent des pratiques policières discriminatoires et une justice à deux vitesses. A l’époque, « tous les deux ou trois jours, un Arabe est tué sans que justice soit faite », nous raconte Djamel Atallah, co-organisateur et marcheur permanent de la Marche. « Ce racisme est pernicieux, violent, à la limite de la barbarie », selon lui. Les bavures policières sont légion. Ces jeunes Beurs, « enfants d’une fin de guerre, de la guerre d’Algérie » sont harcelés par certains fonctionnaires de police.
Alors que le départ de leur cortège se fait dans l’indifférence, c’est un drame qui va attirer les médias sur leur action, un mois après le début de la marche : Habib Ghemzi, un jeune Maghrébin, est roué de coups et défenestré dans le train Bordeaux-Vintimille, le 14 novembre 1983, par trois futurs légionnaires. L’opinion semble enfin remarquer la gravité du racisme, des discriminations et des exactions auxquels sont confrontés ces jeunes gens. A partir de là, la mobilisation de la Marche va prendre de l’ampleur. Le 3 décembre 1983, les marcheurs sont accueillis à Paris par plus de 100 000 personnes. Georgina Dufoix, la ministre  des Affaires sociales et de la Solidarité nationale, a fait le déplacement.
Les marcheurs, dont Toumi Djaidja, figure symbolique de ce combat, sont même reçus par le président de la République de l’époque, François Mitterand. Ce dernier annonce un titre unique de séjour de 10 ans pour tous les immigrés, mais cette avancée était loin d’être une revendication principale de ces jeunes, surtout exaspérés par les violences policières à leur encontre.

Un passé oublié

Cette marche, ultra médiatisée jusqu’à faire réagir au plus haut sommet de l’Etat, va curieusement être occultée de l’Histoire de France. Trente ans après, un sondage OpinionWay, publié en octobre dernier, révèle que 81 % des 1 003 sondés disent n’avoir jamais entendu parler de la Marche pour l’égalité et contre le racisme. Chez les jeunes âgés de 18 à 24 ans, ce taux s’élève à 90 %.
Pour Hassan Ben m’Barek, président du Front des banlieues indépendants (FBI), cela s’explique par le fait que « ceux qui sont à l’origine de la Marche n’ont jamais été considérés ». « On a occulté son impact. L’élément le plus révélateur, c’est que ceux qui en sont à l’origine n’ont pas eu de promotion », juge M. Ben m’Barek, qui raconte avoir rejoint le cortège de la Marche à Paris alors qu’il avait 18 ans. Cet événement de l’histoire de l’immigration a été « occulté de manière volontaire », selon Djamel Atallah. « Il y a eu une volonté d’étouffer cette histoire », estime-t-il, en concédant qu’à l’époque leur groupe constitué de jeunes « novices en politique et majoritairement en échec scolaire » ne faisait pas le poids.
La récupération politique est alors facile et, un an après leur marche, l’association SOS Racisme, proche du Parti socialiste, est créée. Les jeunes des Minguettes s’effacent. L’engagement de leur action est même occulté, en étant rebaptisé « la Marche des Beurs ».
L'affiche du film La Marche de Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze, Charlotte Le Bon et Hafsia Herzi, qui sortira le 27 novembre au cinéma.

L’affiche du film La Marche de Nabil Ben Yadir avec Jamel Debbouze, Charlotte Le Bon et Hafsia Herzi, qui sortira le 27 novembre au cinéma.

Devoir de mémoire

Mais, aujourd’hui, ce « n’est plus la même chose », avance M. Atallah, qui a poursuivi son militantisme après la Marche. Trente ans après, lui et les autres organisateurs, qui déplorent que d’autres tentent de se s’approprier la paternité de cette Marche, comptent bien se faire entendre. Ils ont créé pour cela l’Association des marcheurs de 1983 pour l’égalité et la mémoire, en juillet dernier. Il était devenu essentiel pour eux « de se réapproprier la parole et de repositionner les choses », explique M. Atallah, nommé président de l’association.
Avec une telle structure, rassemblant « les principaux marcheurs », et dont les deux co-présidents sont Toumi Djaidja et Christian Delorme, « l’objectif est de valoriser et de transmettre les valeurs de la Marche ». M. Atallah a déjà démarré ce travail de mémoire, en intervenant dans un lycée à Villepinte, en Seine-Saint-Denis.
La sortie prochaine du film La Marche, de Nabil Ben Yadir, devrait également permettre de faire connaître au grand public cette page de l’Histoire française oubliée.

« Fini de nous faire marcher »

Les marcheurs, qui ont bien grandi, savent à présent contrer les tentatives de récupération politique. En ce sens, Toumi Djaidja avait refusé de recevoir le ministre de la Ville François Lamy, en octobre dernier. Ils comptent également « prendre position ». « On condamnera tout discours pernicieux et faisant des amalgames », avertit M. Atallah.
Aujourd’hui, force est de constater que ces discours sont nombreux. « On sent une haine en direction des gens d’origines extra-européenne », regrette M. Ben m’Barek, selon qui le combat à mener pour l’égalité reste d’actualité, même si le racisme ne prend pas la même forme et que l’islam est, dorénavant, pointé du doigt.
Même si les « brutalités policières ne sont plus mêmes » avec « une bavure ici ou là » et une « police plus proche du citoyen », elles n’ont pas pour autant disparu, le délit au faciès demeure réalité et la situation des banlieues reste « dramatique », constate, de son côté, Djamel Atallah. On vit dans « un climat de tension où la moindre étincelle peut s’étendre », d’après lui, qui invite les citoyens à se « mobiliser et à sanctionner » par le vote.
Trente ans après, la lutte des marcheurs doit être poursuivie. Même si elle reste méconnue du grand public, elle est un épisode marquant pour les actuelles associations antiracistes. Certaines d’entre elles ont d’ailleurs choisi d’organiser des événements en marge du 30e anniversaire de la Marche, à l’image de Banlieue Plus créée en 2009.
Il s’agit d’un « moment fondateur de l’expression d’une catégorie de la population française », juge Gilles Sokoudjou, membre et ancien président de l’association antiraciste Les Indivisibles. Toumi Djaidja était d’ailleurs le porte-parole du jury de la 5e cérémonie des Y’a Bon Awards, récompensant les pires déclarations racistes, organisée par l’association en juin dernier.
Mais, en 30 ans, « on n’a pas bougé », déplore M. Sokoudjou, en fustigeant le « silence coupable » de la classe politique, après les attaques racistes dont a été victime la ministre de la Justice Christiane Taubira.
A présent, nous avons « besoin de l’émergence de vrais leaders, qui se mobilisent pour plus d’égalité, moins de discriminations et contre les violences policières », d’après lui. Non convaincu de l’utilité d’une nouvelle Marche, au même titre que les marcheurs de 1983, il juge que, « au bout de trente ans, on a fini de nous faire marcher ». « On doit imposer nos modèles plus que de se faire imposer nos modèles », martèle le militant.
Les associations luttant contre le racisme et l’égalité ont encore du pain sur la planche, alors que les idées d’extrême droite gagnent du terrain au sein de la société française.

Les trente ans de la Marche: la promotion d’une égalité sous conditions

L’extension inédite de la commémoration des trente ans de la Marche pour l’égalité et contre le racisme charge l’événement de nouveaux enjeux. Cette aventure, fondatrice dans l’histoire personnelle des militants et celle des mobilisations en France, n’est pas seulement menacée de récupération ; elle engendre aussi des réinterprétations plus ou moins politiques qui suscitent la critique, mais ont le mérite de donner une visibilité à un pan occulté du passé.

 Par Abdellali HAJJAT

 

La commémoration du trentième anniversaire de la Marche pour l’égalité et contre le racisme (15 octobre – 3 décembre 1983) est un objet de recherche intéressant pour qui souhaite étudier les usages sociaux du passé et la réappropriation d’un événement presque tombé dans l’oubli. Sans faire une sociologie de la mémoire de la Marche dans les règles de l’art (tâche qui reste à mener), cet essai tente plus modestement de mettre en lumière les enjeux de sa commémoration publique en s’appuyant sur une socio-histoire de la mobilisation et l’observation, parfois participante, de plusieurs événements récemment organisés par différents acteurs sociaux : associations, journalistes, centres culturels, gouvernement, artistes, télévisions, etc Jamais la Marche n’avait autant été commémorée, jamais autant d’acteurs sociaux n’avaient décidé de s’en emparer : les commémorations confidentielles de 1993 ou 2003, réservées aux cercles militants, universitaires et journalistiques concernés par les luttes de l’immigration et des quartiers populaires, ont cette année cédé la place à une commémoration de masse, diffusée au cinéma et en prime time à la télévision.

La confidentialité mémorielle dans laquelle la Marche avait jusqu’alors été tenue s’explique par un fait que l’on peut avoir tendance à oublier : si elle est un événement fondateur – au sens où elle a marqué des trajectoires biographiques – pour une génération de militants de l’immigration, le mouvement pro-immigré et certains journalistes, ce n’est certainement pas le cas pour l’ensemble de la population française, y compris pour les classes populaires et les familles immigrées. Bien que la manifestation parisienne ait rassemblé plus de cent mille personnes venues de toute la France, il n’en reste pas moins que les différentes étapes n’ont pas suscité la mobilisation escomptée par les marcheurs, notamment aux Minguettes. En effet, même dans ce quartier emblématique de la mobilisation, les marcheurs ont été fraîchement accueillis et parfois accusés de vouloir profiter individuellement de leurs relations avec les autorités politiques. La fragilité de la relation représentant/représenté entre les membres de SOS Avenir Minguettes [1] et les habitants du quartier est révélatrice de l’absence de structuration d’un mouvement aux faibles ressources idéologiques, financières et organisationnelles. Il faut donc relativiser l’importance de l’événement au moment même où il se produit, sans pour autant le réduire à un non-événement. Car la Marche constitue bel et bien une rupture dans l’histoire de l’immigration et des représentations nationales parce qu’elle signifie la fin du mythe du retour au pays d’origine, participe à rendre visible la réalité des quartiers populaires et favorise une prise de parole généralisée des enfants d’immigrés postcoloniaux.

S’il est difficile de saisir dans leur globalité les enjeux de l’« explosion mémorielle » du trentième anniversaire − comparée à la commémoration du vingtième −, on peut tout de même en esquisser les conditions de possibilité. De manière générale, le trentième anniversaire correspond à une convergence d’intérêts, parfois contradictoires, en vue de l’appropriation de l’événement : militants associatifs, ministère de la Ville, entrepreneurs de mémoire, « marcheurs permanents » de 1983, journalistes et équipe du film la Marche  La Marche de Nabil Ben Yadir.

La fin de l’hégémonie de SOS Racisme

Du côté associatif, la fin de l’hégémonie idéologique de SOS Racisme sur l’histoire de la Marche est confirmée. Jusqu’au début des années 2000, l’association était parvenue à imposer l’idée de sa filiation avec la Marche, alors que les marcheurs n’avaient pas participé à la fondation du nouveau mouvement antiraciste. Bien au contraire en 2013, la plupart des conférences et débats publics véhiculent l’idée de la « récupération » ou de l’« instrumentalisation » de l’espoir post-Marche par SOS Racisme, mouvement créé en 1984 à l’initiative du Parti socialiste. Ainsi, le « Tour de France » des Maisons des potes (intégrée à SOS Racisme) entre le 7 octobre et le 7 décembre 2013, censé reproduire la traversée de la France de 1983, rencontre un faible écho médiatique. Dans la région parisienne, les événements organisés ou auxquels le Parti socialiste et SOS Racisme participent se comptent sur les doigts d’une main [2].

À l’inverse, de nombreuses associations, notamment celles issues de l’ex-mouvement « beur », organisent une trentaine d’événements dans toute la France (Paris, Vaulx-en-Velin, Toulouse, Montpellier, Marseille, Roubaix, etc.), en invitant en priorité les anciens marcheurs de 1983, leurs soutiens et des militants locaux. Les modalités d’appropriation du passé de la Marche varient grandement d’une initiative à l’autre. Certaines s’appuient sur l’outil photographique : trois expositions différentes ont été réalisées par ACLEFEU et l’Agence Im’média [3] (« Caravane de la mémoire »), L’Écho des cités (« Ceux qui marchent encore… ») et Farid L’Haoua (un des porte-parole des marcheurs). D’autres privilégient l’outil documentaire, via les réalisations de Mogniss H. Abdallah (Douce France), Samia Chala, Thierry Leclere et Naïma Yahi (Les Marcheurs. Chronique des années beurs) ou de Rokhaya Diallo (Les Marches de la liberté). Dans le cadre de ces manifestations, la commémoration prend généralement la forme d’une suite de témoignages et d’analyses comparant l’année 2013 à l’année 1983, voire mettant en perspective le mouvement des droits civiques étasunien et le mouvement « beur ». Les discours formulent une critique plus ou moins radicale du champ politique en général, et des gouvernements socialistes en particulier, jugés responsables de la régression sociale dans les quartiers populaires. Ainsi, la Marche est perçue comme une « main tendue » qui a été rejetée, voire « coupée », par la gauche de gouvernement.

La mémoire comme dispositif de la politique de la ville

Cependant, toutes les commémorations associatives ne relèvent pas d’une critique de la gauche de gouvernement. De nombreuses initiatives sont plus « neutres » politiquement et s’approprient l’événement sur un mode moins conflictuel. De ce point de vue, le foisonnement des initiatives locales est favorisé par le soutien financier des pouvoirs publics, en particulier de la part de mairies, de conseils généraux ou régionaux et du ministère de la Ville. La commémoration de la Marche bénéficie de la volonté du ministre de la Ville, François Lamy, de promouvoir la mémoire de l’immigration et des quartiers populaires comme dispositif de la politique de la ville [4]. Le 19 février 2013, le comité interministériel des villes décide de « conduire un travail de mémoire collective dans les quartiers prioritaires », de « recueillir le témoignage des habitants et des acteurs de la politique de la ville » et de « soutenir les initiatives engagées à l’occasion du 30e anniversaire de la marche de l’Égalité [5] ». Le ministère prévoit un budget d’environ 400 000 euros, dont bénéficient principalement des entrepreneurs de mémoire, tels que l’Achac de Pascal Blanchard [6], par ailleurs responsable d’une commission d’experts qui remet en octobre 2013 le rapport Histoires, patrimoines et mémoires dans les territoires de la politique de la ville [7]. La reconnaissance de l’histoire des quartiers populaires devient un outil pour établir la « cohésion sociale » avec des habitants de territoires objets d’opérations de rénovation/démolition :

« Au-delà du recueil d’archives et de leur valorisation, des récits des mémoires de l’immigration en région (réalisés par l’ACSÉ en 2005-2007), le soutien d’actions mémorielles dans le cadre, notamment de la rénovation urbaine, est certainement un levier pour favoriser la mobilisation des habitants. En effet, le soutien d’actions de ce type permet de favoriser la cohésion sociale au sein d’un groupe et d’être un levier d’affirmation des habitants »

En soutenant les initiatives mémorielles autour des 30 ans de la Marche, le ministre entend s’approprier le capital symbolique de l’événement et, plus exactement, de celui des « marcheurs ». Le statut de « marcheur » est devenu une sorte de titre de noblesse militante, que certains acteurs politiques et associatifs ont cherché à s’approprier [9], alors même que les marcheurs ont été oubliés pendant près de trente ans par les plus hautes autorités de l’État. C’est ainsi que les marcheurs font l’objet d’une attention inattendue, au point de revivre l’engouement médiatique autant intense que bref du 3 décembre 1983, et que certains d’entre eux parviennent à publier des livres de témoignage impubliables dans d’autres circonstances [10]. C’est en ce sens qu’il faut comprendre l’invitation de marcheurs lors de l’inauguration de plaques commémoratives. Toumi Djaïdja, président de l’association SOS Avenir Minguettes et un des leaders de la Marche, a été ainsi invité le 14 octobre 2013 par le ministre de la Ville pour l’installation d’une plaque à Vénissieux. Or Toumi Djaïdja a fait faux bond, et publié un communiqué cinglant :

« Je suis comme des millions de nos concitoyens une victime de la guerre sociale. La Marche pour l’égalité doit s’inscrire dans l’histoire commune pour rappeler que la République ne doit laisser aucun répit à la lutte pour le droit à la dignité, le droit pour la non-discrimination. Je ne peux cautionner l’inaction politique en signant un chèque en blanc au gouvernement. Si certains cherchent à capter l’héritage de sympathie suscité par la Marche à travers cette commémoration, cela ne peut se faire à moindre frais [11]. »

Embarrassé, le ministère n’a pas tardé à réagir. Son conseiller, Adil Jazouli, qui sert d’intermédiaire avec les marcheurs et publie aux éditions de l’Aube un livre d’entretien avec le leader de la Marche (La Marche pour l’égalité), a dénoncé de manière virulente un « tissu de mensonges et de contre-vérités » et attribué ce refus au « narcissisme » (Djaïdja aurait souhaité la mention de son nom sur la plaque) [12]. Au delà de l’anecdote, cette querelle de plaque révèle des intérêts croisés pour la commémoration : pour Djaïdja, retrouver une dignité bafouée et réhabiliter une existence marquée par la violence raciste, la répression policière et l’islamophobie [13] ; pour le ministère, s’associer à une figure emblématique dans l’optique de la refondation la politique de la ville, désormais tournée vers les zones de pauvreté et aveugle aux formes de discriminations raciales [14]. L’enjeu est donc l’usage du passé pour la légitimation d’une action politique, mais qui ne peut pas se faire à moindre frais. Autrement dit, Djaïdja dispose de son capital symbolique comme bon lui semble, en fonction de sa propre stratégie, qui s’avère à ce moment là contradictoire avec celle du ministère de la Ville. Auparavant, il avait accepté la logique de cooptation.

Une autre bataille mémorielle se joue dans l’espace des mobilisations, sans que les marcheurs en soient les acteurs principaux. En effet, deux manifestations antiracistes concurrentes sont organisées : la manifestation du 30 novembre, initiée par SOS Racisme et la revue La Règle du jeu de Bernard-Henri Lévy, pour dénoncer le racisme subi par la ministre de la Justice Christiane Taubira ; celle du 7 décembre, organisée par le collectif national « Égalité des droits / Justice pour tou-te-s », rassemblant des associations et des partis politiques ayant soutenu la Marche en 1983. Cette concurrence révèle des clivages idéologiques et les divisions entre mouvements antiracistes, qui portent notamment sur la conception du racisme et de l’antiracisme, la question de la responsabilité de la gauche de gouvernement dans le climat raciste actuel via les discours racistes de Manuel Valls et sa politique de l’immigration restrictive, la critique de l’État d’Israël et la reconnaissance de l’islamophobie comme phénomène social.

Une commémoration de masse

Parallèlement aux usages politiques du passé de la Marche, la sortie du long-métrage La Marche produit une sorte d’effet d’entraînement mémoriel : les sociétés de production (Chi-fou-mi) et de diffusion (Europa Corp) ont consacré des moyens financiers considérables à la promotion du film, signé des accords avec la presse écrite et audiovisuelle (Canal+, D8, La Croix, etc.), des maisons d’éditions (Bayard, Éditions de l’Aube), un groupe de rappeurs, etc. Elles ont mis en place une campagne de communication par internet et les réseaux sociaux, organisé de nombreuses avant-premières (même à l’Élysée et devant l’équipe de France de football…) et ciblé les acteurs de l’Éducation nationale au travers [
d’un dossier pédagogique. En refaisant la Marche entre Vénissieux et Paris, le journaliste de l’émission Le Petit Journal (Canal+), Maxime Musqua, a suscité une (petite) mobilisation à chaque étape et augmenté considérablement l’audimat : « Plus de 2,1 millions de personnes ont regardé l’émission [du 25 novembre], pour 7,6% de PDA [part d’audience], soit 120 000 de plus que lors du précédent record le 13 novembre [15] ». Ces techniques commerciales de promotion du cinéma, associées à l’aura médiatique de Jamel Debbouze (acteur secondaire du film), ont favorisé une couverture médiatique de grande ampleur [16].

Si les réappropriations partisanes obéissent aux règles du jeu politique, les reconstructions artistique et médiatique de l’événement renvoient aux règles de fonctionnement du champ médiatique : quête de l’audimat (en salles et à la télévision), personnalisation des enjeux (autour de Debbouze), privilège au divertissement, etc. Il n’est donc pas étonnant que les revendications initialement portées par les membres de SOS Avenir Minguettes et de la Cimade [17] – fin des crimes racistes, égalité de traitement devant la police et la justice, stabilité juridique des étrangers, droit au travail et à la formation professionnelle, droit au logement, etc. – soient évacuées au profit d’un antiracisme moral et inoffensif. Tout ce qui peut cliver est écarté du discours, au point de vider de sa substance le concept de racisme en lui-même. Par exemple, les minoritaires des classes populaires sont très peu présents dans les cortèges du remake de la Marche par Canal+.

De ce point de vue, le film de Nabil Ben Yadir est ambivalent. Il est difficile pour un socio-historien de commenter une œuvre artistique portant sur son propre objet d’études… Critique de cinéma ou sociologue de la production cinématographique sont des métiers qui ne s’improvisent pas, mais j’aimerais sortir un temps de mon rôle pour porter une appréciation, a fortiori très subjective, sur le premier et seul film sur la Marche. Il a d’abord le mérite de sortir de l’oubli un événement longtemps resté dans l’ombre de l’histoire nationale : tel est le principal objectif de l’équipe et il est réussi. On est tout de suite pris d’empathie pour les personnages et le rythme du film. Paradoxalement, les personnages de Mohamed (Tewfik Jallab) et Christophe Dubois (Olivier Gourmet), censés représenter Djaïdja et Christian Delorme m’ont moins marqué que ceux de Kheira (Lubna Azabal) et Sylvain (jeune Français des Minguettes joué par Vincent Rottiers), parce qu’ils expriment une rage, des doutes et des retournements bien ficelés. Le fait de basculer, d’une scène à l’autre, de l’humour à la colère ou à l’indignation place le film dans un dépassement de la comédie et du drame, ce qui provoque chez le spectateur une variété d’émotions et d’identifications. On est également touché par la violence des agressions subies par les marcheurs, dont la représentation constitue un enjeu majeur. Les scènes de l’agression verbale fusil à la main et de la découverte de la croix gammée sont très fortes. L’impact de la mort de Grimzi dans le groupe est également bien restitué.

Cela dit, certaines scènes me semblent très problématiques. Même si des images d’archives apparaissent en introduction, le fait de commencer le film dans la nuit du 19 au 20 juin et de le terminer le 3 décembre 1983 tend à extraire la Marche de son contexte. On a du mal à comprendre pourquoi les Renseignements généraux (RG) veulent stopper la Marche, puis reviennent sur leur position, et pourquoi le personnage du « RG » est l’ami d’un marcheur (Yazid, repris de justice joué par Nader Boussandel). Dans la réalité, les RG ont fait en sorte que le trajet se déroule sans heurts, suite aux instructions du gouvernement (notamment la secrétaire d’État chargé de l’immigration, Georgina Dufoix) : le gouvernement a été très prudent, de peur que la Marche lui porte préjudice.

De plus, vers la fin du film, à l’approche de Paris, les marcheurs rencontrent dans une salle d’autres militants immigrés, dont l’un les accuse de ne pas avoir de diplômes, et reproche à Toumi d’être fils de « harki ». Les marcheurs ont certes été critiqués par les associations de jeunes immigrés déjà existantes, mais elles ont fini par les soutenir activement. Plusieurs militantes sont devenues les amies, voire les conjointes de marcheurs… Le film donne donc l’impression que les militants immigrés étaient hostiles aux marcheurs parce qu’ils sont peu diplômés, occultant l’existence de mobilisations antérieures et ultérieures à la Marche.

Par ailleurs, la scène finale est décevante (le film se termine par l’entrée des marcheurs dans le palais de l’Élysée). En bref : le gouvernement et le président ont le bon rôle dans cette histoire. Or ils ont non seulement mis du temps à soutenir la Marche (la décision de les accueillir s’est faite au dernier moment), mais ils ont aussi freiné la satisfaction de certaines revendications, notamment contre les déviances policières, la justice à deux vitesses, etc. On ne perçoit pas l’ambiguïté du gouvernement et du président de la République par rapport aux familles immigrées : après les mesures favorables de 1983 (régularisation des sans-papiers), le gouvernement tend à disqualifier les travailleurs immigrés maghrébins (grèves ouvrières de Citroën-Aulnay et de Talbot-Poissy) et à « donner des gages » à l’électorat du Front national en luttant contre les « clandestins ». Cette ambiguïté s’accentue avec la création de SOS Racisme par le Parti socialiste.

Enfin, de manière générale, le film dilue complètement le concept de racisme. Au lieu de renvoyer à un système de division et de hiérarchisation des êtres humains, le racisme est défini comme une attitude psychologique dépassable par une meilleure « compréhension mutuelle » et la promotion du « mélange » – Hassan (Jamel Debbouze) incite un couple « mixte » à « faire des bébés ». Le débat entre les marcheurs et les militants immigrés donne lieu à une tirade de Sylvain : « je connais mieux que toi [un Arabe] le racisme ». Lors d’un discours prononcé à Dreux, ville gagnée septembre 1983 par une alliance RPR-FN, Claire (Charlotte Le Bon) met sur le même plan les « Arabes », les « Noirs », les « gouines », les « terroristes » (musulmans ?), etc. diluant ainsi les spécificités des dominations raciale, sexuelle, hétérosexuelle, etc.

Les choses s’aggravent dans la manière dont le réalisateur rend compte des évolutions de la relation sentimentale entre Sylvain et Monia (Hafsia Herzi). Les films traitant de la question des unions dites « mixtes » sont souvent caricaturaux : la relation amoureuse provoquent des dilemmes insolubles chez les amants et cela se finit généralement par une rupture avec la famille arabo-musulmane. Ici, c’est plus compliqué : l’union est improbable, puis possible, puis à nouveau improbable. Le destin de leur couple est finalement la métaphore de ce qui va se passer après la Marche : un immense espoir bouge les lignes, rapproche les communautés, mais la réalité des discriminations raciales fait rapidement « tomber » le souffle de la Marche. Cependant, la réaction de Sylvain est très ambiguë : « quand c’est nous [les Français] qui refusons, c’est du racisme, et quand c’est vous [les Arabo-musulmans], c’est culturel ». Le spectateur est laissé sur cette phrase, qui pourrait contenter les adeptes du « racisme anti-blanc » (Alain Finkielkraut, Eric Zemmour, etc.).

On parlait déjà de « racisme anti-français » dans les années 1980 pour qualifier l’hostilité de jeunes Arabes aux Européens. Le maire de Vénissieux, Marcel Houël, avait innové dans la mesure où il est l’un des premiers communistes à formuler l’idée de « double racisme [18] », tout en n’étant pas du tout influencé par la théorisation du « racisme anti-Français » élaborée en 1978 par l’intellectuel d’extrême droite François Duprat [19]. De fait, l’usage des concepts de « double racisme », « racisme anti-français » et « racisme anti-blanc » escamote et dénature complètement le concept de racisme en lui-même, qui se définit non seulement par le discours de légitimation (idéologie et/ou préjugés) d’une relation de domination matérielle fondée sur le signe de la race (ou de la culture, la religion), mais aussi par des pratiques discriminatoires (violences symboliques ou physiques) des majoritaires à l’encontre des minoritaires [20]. L’usage abusif du terme de racisme pour qualifier des comportements hostiles de minoritaires à l’encontre de majoritaires renvoie à une confusion dans la définition des termes de « majorité » et de « minorité ». Ceux-ci ne désignent pas une réalité quantitative, mais une réalité qualitative. La différence entre la majorité et la minorité sociologiques réside dans la position que l’on occupe dans une relation de pouvoir. Dans cette perspective, les expressions de « double racisme » ou de « minorité dominante » n’ont aucun sens sociologiquement (et politiquement) : une minorité sociologique ne domine pas dans la mesure où elle ne dispose pas des positions de domination lui permettant d’exercer le pouvoir (politique, économique, etc.). L’invention de ces expressions révèle non seulement la méconnaissance des mécanismes du racisme, mais aussi une stratégie de défense des majoritaires pour disqualifier les minoritaires : si les seconds sont aussi racistes, le racisme des premiers est à relativiser.

Cette méconnaissance, patente dans le film, conduit à des sous-entendus problématiques. L’événement-Marche aurait eu besoin d’un film politique, puisqu’elle renvoie des questions éminemment politiques. Force est de constater que La Marche est loin de saisir tous les enjeux de la société française d’hier et d’aujourd’hui. Risquons une hypothèse : le film pourrait être analysé comme un révélateur de la manière dont certains artistes d’origine maghrébine impliqués dans le projet se pensent eux-mêmes dans la société. En tant que représentants d’une nouvelle bourgeoisie médiatique issue de l’immigration postcoloniale, ils tendent à « euphémiser » la violence des rapports sociaux, à nier la responsabilité des élites dans la perpétuation des inégalités, voire à disqualifier tout discours trop « radical ». On pourrait ainsi comparer La Marche avec Le Majordome de Lee Daniels (2013). Dans ce dernier film, la stratégie d’intégration du serviteur du président est plus valorisée que l’engagement politique de son fils Black Panther. Dans l’un et l’autre film, il existe de « bons blancs » (antiracistes) et de « mauvais blancs » (racistes), tout comme il existe de « bons » Noirs ou Arabes (pacifiques et de bonne volonté culturelle) et de « mauvais » Noirs ou Arabes (trop radicaux et dans le repli identitaire). Tout se passe comme si l’élite médiatique noire ou d’origine maghrébine, dont certains sont millionnaires (Jamel Debbouze, Oprah Winfrey), cherchait à se distinguer des minoritaires du bas de l’échelle sociale, au prix d’une assimilation culturelle. Autrement dit, il s’agit pour ces artistes de promouvoir l’égalité, mais une égalité sous conditions.

 

Les marcheurs de 1983 créent une association historique

 

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 Par Lucas Roxo

Des militants ayant participé à la Marche pour l’Egalité et contre le Racisme de 1983 ont annoncé vendredi la création d’une association pour dénoncer les « récupérations politiques et mercantiles », à l’occasion du 30e anniversaire de cet événement fondateur pour les enfants d’immigrés.

Les marcheurs pour l’Egalité, le 15 octobre 1983 de Marseille, arrivés à Paris le 3 décembre à Paris, ont aujourd’hui trente ans de plus.

A l’époque, la Marche avait connu des lendemains difficiles. Après un succès populaire illustré par son arrivée triomphante à Paris, et la réception de François Mitterrand en personne, les marcheurs étaient pour la plupart rentrés chez eux. Le mouvement s’était essouflé, et aucune association n’était venue prendre la suite.

Contre les « récupérations »

Nombreux sont les marcheurs qui avaient accusé SOS Racisme d’avoir « récupéré » le mouvement. A l’époque, aucun des marcheurs historiques ne fait partie du conseil national de l’association fondée par Julien Dray et Harlem Désir. Et pourtant, SOS Racisme, fondée à peine un an plus tard, se réclame des mêmes valeurs que celles des marcheurs.

Cette année, à l’occasion du trentième anniversaire de la marche, les principaux acteurs ont donc décidé de commémorer à leur manière, en créant leur propre association. Celle-ci aura notamment pour objectif de « dénoncer les récupérations politiques et mercantiles », a déclaré son président, Djamel Atallah.

Transmettre la mémoire

A l’époque, il faisait partie des trois hommes qui étaient au coeur de l’organisation de la marche : Christian Delorme, Toumi Djaidja et donc Djamel Atallah. Les deux premiers sont présidents d’honneur de la nouvelle association, et Djamel Atallah président.

« On veut transmettre la mémoire de la Marche auprès des jeunes publics, l’idée d’une culture non violente dans les quartiers », a-t-il précisé. « On veut aussi contrer un certain nombre de manipulations ».

marcheurs

Toumi Djaidja, Christian Delorme, et Djamel Atallah. Philippe Juste © Maxppp

Alors que « la situation socio-économique des banlieues n’a cessé de s’aggraver », les 30 ans de la Marche « ne doivent pas être uniquement l’occasion de grandes déclarations », a-t-il poursuivi, en réclamant « des mesures concrètes » pour les quartiers populaires.

« Les commémorations partent dans tous les sens »

« Les commémorations partent un peu dans tous les sens, l’idée était de cadrer un peu tout ça, pour se porter garant de certains aspects même mémoriels », a précisé Farid L’Haoua, qui fut l’un des porte-parole de la mobilisation en 1983.

Trente ans plus tard, les commémorations se multiplient, avec la sortie d’un film mettant en scène Jamel Debbouze (« La Marche »), avec plusieurs livres, des expositions, des documentaires ou des tables-rondes.

François Lamy, le ministre délégué à la Ville, avait lui aussi souhaité commémorer les 30 ans de la Marche en se rendant à Vénissieux, la ville d’où sont originaires les marcheurs, le 15 octobre 2013. A l’époque, Toumi Djaidja, l’initiateur du mouvement de 1983, avait refusé de le recevoir, en expliquant que les revendications des marcheurs n’avaient pas été entendues.

Création de l’association des marcheurs de 1983

le figaro.fr

Par: AFP / FIGARO.fr

Des militants ayant participé à la « Marche des Beurs » de 1983 ont annoncé aujourd’hui la création d’une association pour dénoncer les « récupérations politiques et mercantiles » à l’occasion du 30e anniversaire de cet événement fondateur pour les enfants d’immigrés.

« L’association des Marcheurs historiques de 1983″ est également ouverte aux « militants qui se reconnaissent dans les valeurs humanistes de la Marche », selon un communiqué de son président Djamel Atallah.

« On veut transmettre la mémoire de la Marche auprès des jeunes publics, l’idée d’une culture non violente dans les quartiers », a-t-il précisé par téléphone. « On veut aussi contrer un certain nombre de manipulations ». Alors que « la situation socio-économique des banlieues n’a cessé de s’aggraver », les 30 ans de la Marche « ne doivent pas être uniquement l’occasion de grandes déclarations », a-t-il poursuivi, en réclamant « des mesures concrètes » pour les quartiers populaires.

« Les commémorations partent un peu dans tous les sens, l’idée était de cadrer un peu tout ça, pour se porter garant de certains aspects même mémoriels », a précisé Farid L’Haoua, qui fut l’un des porte-parole de la mobilisation en 1983.

Avec une trentaine de jeunes de banlieues ou de militants antiracistes, les deux hommes ont parcouru en 1983 plus d’un millier de kilomètres lors d’une « Marche pour l’égalité et contre le racisme », qui avait été accueillie par plus de 100.000 personnes à Paris, le 3 décembre.

Trente ans plus tard, les commémorations se multiplient, avec la sortie d’un film mettant en scène Jamel Debbouze (« La Marche »), avec plusieurs livres, des expositions ou des tables-rondes. Le ministre délégué à la Ville François Lamy a cité la Marche aujourd’hui en présentant aux députés un projet de loi qui modifie le cadre d’intervention de l’État en banlieue.

Halte aux récupérations politiques et mercatiques de la Marche

Communiqué de presse n °2 du 20/11/2013

A l’approche de la commémoration du trentième anniversaire de l’arrivée à Paris de « La Marche pour l’égalité et contre le racisme », nous créons l’Association des « Marcheurs historiques de 1983 ». Cette association regroupe essentiellement les marcheurs permanents et, plus largement, les militants qui se reconnaissent dans les valeurs humanistes de la Marche. Nous nous donnons comme humble devoir de témoigner de cette action historique, fondatrice d’une nouvelle conscience citoyenne, de transmettre son message de paix, de fraternité et de solidarité aux générations actuelles et futures, d’œuvrer à sa reconnaissance comme balise éclairante de l’histoire républicaine.

Force est de constater que depuis trente ans la situation socio-économique des banlieues et des quartiers populaires n’a cessé de s’aggraver, que les discriminations se sont généralisées, que le racisme s’est décomplexé au point d’engager une offensive sans précédent qui submerge les médias et sape à la racine les principes démocratiques. Les espérances suscitées par le retour de la gauche au pouvoir ont vite mué en profonde déception. L’égalité n’a jamais été autant bafouée qu’aujourd’hui. L’énarchie gouvernante ignore délibérément les réalités de terrain, débarque, tour à tour, les hauts fonctionnaires et les cadres politiques issus de la diversité, pratique elle-même des discriminations au sommet.

Nous avons le devoir, en tant que marcheurs historiques, sursollicités pour des évènements festifs qui ne débouchent sur aucune action concrète, de dénoncer toutes les récupérations politiques et mercatiques de la Marche, d’attirer l’attention sur les problèmes réels vécus dans les cités, d’exiger des pouvoirs publics, de mettre en œuvre une véritable politique d’égalité citoyenne.

Président : Djamel Atallah
Site : http://www.marche1983.fr
Email : marcheegalite1983@gmail.com
Téléphone : 06 59 80 77 74

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L’association des  marcheurs historiques de 1983

Marche pour l’égalité et contre le racisme à travers Marseille le 15 octobre 1983. Christian DELORME et Djamel ATALLAH.

Marche pour l’égalité et contre le racisme à travers Marseille le 15 octobre 1983. Christian DELORME et Djamel ATALLAH.

En 1983, parmi les évènements fondateur de l’histoire de l’immigration en  France, il y a eu la Marche pour l’égalité et contre le racisme, que d’aucuns avaient appelé à tort « la marche des beurs ».

Cette initiative prise par Toumi Djaidja, Djamel Atallah respectivement président et trésorier  de l’association  » SOS Avenir Minguettes » implantée à Vénissieux dans la banlieue lyonnaise soutenu par le père Christian Delorme, s’est transformée, au fur et à mesure de son déroulement, en un grand mouvement social.

A l’origine les jeunes qui portaient ce projet voulaient, tout simplement, protester contre certaines pratiques policières discriminatoires et dénoncer une justice à deux vitesses dont ils se sentaient être les victimes.

Ses concepteurs avaient alors pour objectif d’attirer l’attention de l’Etat, des pouvoirs publics, des responsables politiques, des organisations syndicales, des associations, de la société civile et de l’opinion publique.

La Marche était  inspiré par le Mouvement des droits civiques menée, au début des années 60, par la communauté noire aux Etats-Unis ainsi  que par la philosophie, de la non violence, pronée en autres, par le Pasteur Martin King et Gandhi.

Au cours de leurs diverses étapes, les Marcheurs ont eu à débattre avec les citoyens, toutes origines, classes d’âge et conditions sociales confondues, des questions fondamentales de la société française, tel que celles de la production et de la reproduction sociales des inégalités, des pratiques ségrégatives et discriminatoires.

Partis de la cité de la Cayolle à Marseille,  le 15 octobre 1983, des acteurs impliqués dans cette action collective furent accueillis à paris le 3 décembre 1983 par plus de 100.000 personnes, en présence de Madame Georgina Dufoix, alors Ministre  des Affaires sociales et de la solidarité nationale.

Le choix de la cité phocéenne comme lieu de départ n’était pas dû au hasard. Cette ville est, en effet, riche des vagues successifs de voyageurs et de vagues d’immigrants qui ont fait son Histoire. Il s’agissait pour les intéressés de faire l’éloge de la diversité, d’instaurer un dialogue Sud-Nord et de rendre hommage à leurs parents et à ceux et celles qui les ont précédés dans l’aventure migratoire.

En même temps, les initiateurs voulaient s’approprier l’espace nationale symbolique pour  affirmer leur volonté et leur détermination à être traités, non comme des Français entièrement à part, mais en temps que citoyens; à part entière.

La forte médiatisation qui devait accompagner ce mouvement social a été un facteur important de son ampleur et son impact.

Certes, au final, les Marcheurs ne purent obtenir qu’un titre unique de séjour de 10 ans pour tous les immigrés – qui n’était pourtant pas la revendication principale des marcheurs mais plutôt celle de leurs comités de soutien –  suite à leur rencontre avec le Président de la République Française , François Mitterand,  du 3 décembre 1983 et qui devait être mise en application en juillet  1984.

Cependant, ce résultat somme toute modeste, ne traduit pas véritablement la portée de cette marche. Son succès est en réalité à rechercher dans sa dimension symbolique par la réactualisation des grands principes républicains, Egalité, Liberté, Fraternité.

Nul doute, que les problématiques liées aux inégalités sociales, aux discriminations, sous toutes ses formes, à la ségrégation-relégation des quartiers et à la mémoire de l’immigration, continuent à apparaitre comme des enjeux de lutte importants et décisifs pour le présent et le devenir de la société française.

Constatant, trente ans après, que les idéaux et les valeurs de la République qui ont guidés l’action des marcheurs et de leurs soutiens peuvent encore donnés lieu à de nouvelles initiatives et à d’autres combats, une partie d’entre eux a décidé de se constituer en association loi 1901. L’objectif principal de cette structure étant de mener des  actions multiformes afin de promouvoir les idées portées par les marcheuses et marcheurs, tout en entreprenant un travail sur la mémoire de l’immigration.